

Républicain aux avant-postes du combat anti-fasciste, Jean Zay, ministre de l'Éducation nationale et des Beaux-Arts, sera assassiné par la milice après avoir passé quatre ans dans les prisons de Vichy. En 1932, Jean Zay, jeune avocat au barreau d’Orléans, est élu député radical du Loiret. En 1936, à 32 ans, il se voit confier par Léon Blum le ministère de l’Education nationale et des Beaux-Arts. Il démocratise et modernise le système scolaire français. Il crée le CNRS, le musée de l’Homme, le f
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The first part of the transcription is an advertisement for home protection services offered by CrĂ©dit Agricole, which includes surveillance against theft and fire. The second part is about a radio program called "Jean Zay, souvenirs et solitude" which tells the story of Jean Zay, a French politician and minister of education who was targeted by the Vichy regime during World War II. The program highlights Zay's achievements and his imprisonment before his assassination by the French militia. The last part of the transcription describes Zay's experiences in prison, including his transfer to Marseille and his living conditions there. C'est une bagnole ou c'est un tĂ©lĂ©phone ? C'est le voisin, il y a des cambriolages dans le quartier. Et alors ? Comment ça, et alors ? Pierre ? Oui ? C'est le CrĂ©dit Agricole. Je vous rappelle qu'avec Ma Protection Maison, votre domicile est protĂ©gĂ© des intrusions et des incendies 24h sur 24. Bon, on va se baigner ! 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Il est sans relĂ¢che attaquĂ© par l'extrĂªme droite française comme ministre du Front Populaire, anti-municois, juif et franc-maçon. En 1940, hostile Ă l'armistice, il est l'une des premières cibles du rĂ©gime de Vichy. Après un simulacre de procès, il est emprisonnĂ©. Souvenir et Solitude est l'Å“uvre Ă laquelle, de 1940 Ă 1944, Jean Zay, malgrĂ© la duretĂ© de ses conditions de dĂ©tention, consacre l'essentiel de ses forces. Il est assassinĂ© par la milice française le 20 juin 1944. Il a 39 ans. Mesdames, Messieurs, veuillez Ă©couter M. Jean Zay, ministre de l'Education nationale. Monsieur le PrĂ©sident de la RĂ©publique, Messieurs les Ambassadeurs, Messieurs les PrĂ©sidents, Mesdames, Messieurs, Nous nous sommes assemblĂ©s ici, ce soir, en mĂ©moire de notre première AssemblĂ©e nationale. Et de nos ancĂªtres du tiers État, reprĂ©sentants librement Ă©lus, qui firent prĂ©valoir dans notre pays la libertĂ© et l'Ă©galitĂ© des droits. Jean Zay, souvenirs et solitude. Choix de textes et interprĂ©tations, BenoĂ®t Giros et Pierre Beaux. Improvisation musicale, François Couturier. Choix de textes et interprĂ©tations, Jean Zay, souvenirs et solitude. Choix de textes et interprĂ©tations, François Couturier. Premier Ă©pisode, Marseille, 1940. Dimanche 6 octobre 1940. Lettre Ă sa femme, Madeleine Zay, et Ă son père, LĂ©on Zay. Ce qui m'est arrivĂ©, ce dont je suis victime, ce pourquoi on veut me faire l'honneur du martyr, vous l'avez compris, devinez. Sans mĂªme avoir assistĂ© Ă l'audience, Ă la condamnation, vous en savez le sens, la portĂ©e, la signification, les raisons. Je suis condamnĂ©e Ă une peine politique qui n'a jamais Ă©tĂ© appliquĂ©e depuis la Commune, et dont personne ne se souvenait plus. Au point que des journaux ont dĂ» l'expliquer, et mal d'ailleurs, car personne ne la connaĂ®t plus. Les juges ne m'ont trouvĂ© aucune circonstance attĂ©nuante. Ils m'ont infligĂ© une peine qu'on Ă©pargne Ă des assassins, Ă des traĂ®tres, et qui n'a mĂªme pas Ă©tĂ© demandĂ©e pour ceux qu'on accuse d'Ăªtre responsables de notre dĂ©sastre militaire. Du mĂªme coup, tout est devenu clair. Comment ne serais-je pas plein de sĂ©rĂ©nitĂ© ? Mon innocence accroĂ®t de la fiertĂ© de souffrir pour ce que je suis, pour ce que je reprĂ©sente, pour ce que j'ai Ă©tĂ©, pour ce que je puis Ăªtre encore. Le martyr est une aurĂ©ole. Je serai digne de mon destin. Et puisque tout cela compte, l'injustice n'a qu'un temps. Ce soir, Ă 6 heures, mercredi 6 dĂ©cembre 1940, le capitaine commandant la prison militaire de Clermont-Ferrand, excellent homme, officier de rĂ©serve, Ă©picier en gros dans le civil, pĂ©nètre dans la cellule que j'occupe depuis près de 4 mois, et m'annonce « Vous partez cette nuit pour Marseille. » Je viens de recevoir l'ordre. Pour Marseille, et de lĂ ? De lĂ , je ne sais pas. Ă€ 4 heures du matin, jeudi 7 dĂ©cembre 1940, sous la conduite d'un lieutenant de gendarmerie que renforcent un brigadier et deux gendarmes, je ne me savais pas si dangereux, j'ai quittĂ© Clermont-Ferrand. Ces gendarmes sont charmants, comme tous ceux auxquels j'ai eu affaire. Il y a une gentillesse des gendarmes, instituĂ©e par la nature comme contrepoids Ă l'injustice humaine. Ă€ la gare de Clermont, sinistre dans la nuit, sous ces haillons de neige sale, un ami, que j'avais alertĂ© par un de ses moyens clandestins dont on dispose toujours en prison et qui s'est dĂ©jĂ renseignĂ©, rĂ©ussit Ă m'approcher quelques secondes et me souffle que je pars pour la Guyane, pour l'Ă®le du diable mĂªme. La Guyane, c'est le lieu ordinaire de la dĂ©portation, l'Ă®le du diable, quelle brusque Ă©vocation ! Depuis mon procès terminĂ© le 4 octobre par une peine politique dont le choix constituait un aveu, personne n'a supposĂ© qu'on songea Ă me dĂ©porter effectivement. Vichy semblait embarrassĂ© de son prisonnier, je me croyais oubliĂ© dans ma cellule de Clermont-Ferrand. Pourquoi se dĂ©termine-t-on soudain Ă exĂ©cuter cette anachronique condamnation ? Sous la verrière de la gare, d'oĂ¹ s'abattent des paquets de neige fondue, je ne me pose pas tant de questions, j'ai appris Ă ne plus m'Ă©mouvoir. Cependant, ces mots, la Guyane, l'Ă®le du diable, si eau en couleur pour l'esprit quand l'hiver glace le corps, rendent un son Ă©trange. Ils matĂ©rialisent tout Ă coup mon incroyable aventure, symbolisent l'arrachement qui m'emporte loin des miens et de la vie. C'est par lĂ que l'Ă©motion naĂ®t et que mon cÅ“ur se serre. Nous arrivons Ă Marseille dans l'après-midi. Devant la gare Saint-Charles, un taxi nous attend. On me conduit directement au Fort Saint-Nicolas qui, jugĂ© sur son piton, domine sans grĂ¢ce le vieux port. Il y souffle une bise glacĂ©e. Fait-il jamais si froid Ă Marseille ? Le directeur, corse et capitaine, me laisse entendre que c'est par faveur qu'il ne me fait pas raser les cheveux ou fouiller Ă corps. Mais on me dĂ©pouille de mes livres, de mon stylo, de mon tabac, de mon rasoir, de ma montre. On m'enlève jusqu'Ă mon alliance. Comme je proteste contre appareils et traitements en tout Ă©tat de cause illĂ©gale, le directeur Ă©largit les bras dans un geste indĂ©finissable qui veut exprimer l'impuissance mais rĂ©vèle surtout une secrète satisfaction. « Ne vous plaignez pas, » dit-il, « vous allez avoir une cellule toute neuve. » Nous traversons quelques cours oĂ¹ tourneront des prisonniers transis et nous arrivons de l'autre cĂ´tĂ© du fort, sur le flanc nord, exposĂ©s aux mistrales et aux rafales maritimes et Ă la cour nord. C'est un quadrilatère fermĂ© de murs interminables sur lequel s'ouvrent douze cellules. Elles sont neuves, en effet. La mienne mesure environ trois mètres sur cinq. Elle ne comporte pas de lit mais un bas flanc avec une paillasse, un sac Ă viande et trois couvertures, une tablette de fer scellĂ©e au mur, un tabouret, le cachot classique. Pas de feu, naturellement. Comme je n'ai rien mangĂ© depuis le matin, on m'apporte une gamelle d'eau chaude oĂ¹ flottent des lĂ©gumes gĂ©latineux. Je n'y puis toucher. Quand on referme la porte de fer et comme il n'est guère que quatre heures, je m'aperçois qu'une obscuritĂ© presque complète règne dans ce rĂ©duit. C'est qu'il n'y a point de fenĂªtre, seulement un Ă©troit basistas près du plafond et le verre grillagĂ© en est dĂ©poli. Je n'ai point dormi. Relottant de froid et cherchant vainement Ă retenir sur moi les couvertures trop Ă©troites. Vendredi 8 dĂ©cembre 1940. La Cour-Nord est un entonnoir oĂ¹ tourbillonne un vent glacial qui pĂ©nètre Ă son nez sous la porte et par le basistas disjoint. Comme je m'assoupissais tout de mĂªme, vers six heures du matin, j'ai Ă©tĂ© rĂ©veillĂ© par de terribles coups de coude qui m'attaquent Ă la tĂªte. Comme je m'assoupissais tout de mĂªme, vers six heures du matin, j'ai Ă©tĂ© rĂ©veillĂ© par de terribles coups de clĂ© qui rĂ©sonnaient longuement sur les ferrures de la porte. C'est la ronde de rĂ©veil. Pas de cafĂ©. Pour toute nourriture, une gamelle, comme celle d'hier. A 9 heures du matin et une autre Ă 3 heures du soir. Elles sont imangeables. On me les passe par le guichet percĂ© dans la porte. J'aperçois donc, confusĂ©ment, quelques secondes, un visage humain. Il ne m'adresse pas la parole. Si je lui demande l'heure, il referme le guichet sans rĂ©pondre. On me remet une cuillère en mĂªme temps que la soupe, mais en reprenant la gamelle vide, quelques instants plus tard, on reprend Ă©galement la cuillère qui doit demeurer accrochĂ©e Ă un clou extĂ©rieur. Heureusement, il y a une cruche d'eau et c'est tout ce que rĂ©clame ma fièvre naissante. De 10 heures du matin Ă 4 heures de l'après-midi environ, une lumière pĂ¢le et honteuse, que je ne puis croire celle du soleil, baigne la cellule. Le reste du temps, ce sont les tĂ©nèbres. Il y a bien une minuscule ampoule au plafond, mais elle s'allume du dehors et ne doit servir qu'au surveillant dans ses rondes de nuit pour s'assurer, en collant son regard Ă l'Å“il qui trouve la porte, que je suis toujours lĂ . Effectivement, je suis toujours lĂ , allongĂ© sur la paillasse. J'ai mis sur moi tous mes vĂªtements et jusqu'Ă ma valise. Samedi 9 dĂ©cembre 1940 Je fais l'apprentissage de plusieurs sensations nouvelles oĂ¹ la fin figure en bonne place. Je suis un homme, je suis un homme, je suis un homme, je suis un homme, je suis un homme, je suis un homme, je suis un homme, je suis un homme, je suis un homme, Il n'y a pas de cantine ici et la simple odeur de la gamelle continue Ă me soulever le cÅ“ur. Par bonheur, je retrouve au milieu des objets divers que j'ai jetĂ©s pelle-mĂªle dans ma valise une poignĂ©e de figues, un peu de chocolat, quelques noix. Comme un naufragĂ©, je ferai durer ces victuailles. Pour chaque repas, deux noix, une figue et un tiers de la tablette de chocolat. J'ai maintenant droit Ă deux promenades par jour, une heure le matin, une heure le soir. Elles ont lieu dans la cour qui sĂ©pare les deux rangĂ©es de cellules, mais il faut le pas accĂ©lĂ©rer pour supporter le vent et les rafales de neige. Encore est-ce une faveur, paraĂ®t-il, car d'ordinaire, les prisonniers ne doivent prendre l'air que dans un emplacement de deux mètres sur trois, Ă ciel ouvert mais sein de mur bas, qui prĂ©cède chaque cellule comme une antichambre dĂ©risoire. J'ai rĂ©clamĂ© une couverture supplĂ©mentaire. ChoquĂ© de cette exigence qui dĂ©passait sa compĂ©tence, mon gardien m'a conduit chez le directeur. Celui-ci, qui chauffait ses bottines devant un poĂªle poussĂ© au rouge, m'a rĂ©pondu qu'il n'en possĂ©dait plus. Il m'a rappelĂ©, en outre, que j'Ă©tais au secret. Cela signifie que les lettres que j'ai Ă©crites hier au crayon n'ont pas Ă©tĂ© expĂ©diĂ©es. En sortant de chez le directeur, j'Ă©tais devant le magasin dont la porte est bĂ©ante. La pile de couverture neuve y atteint le plafond. Je n'ai pas moins froid couchĂ© que debout. Lundi 11 dĂ©cembre 1940 Je ne puis lire longtemps car dès 3h30 le demi-jour cède la place Ă la nuit qui monte comme une marie sournoise. La lucarne n'est dĂ©jĂ plus qu'un rectangle laideau. Le silence pèse. Nuit blanche, comme cette expression est ironique. Je fixe au plafond une tĂ¢che indĂ©cise qui m'hypnotise. Reflet agonisant du jour, araignĂ©e, soeur d'humiditĂ©. J'arpente la cellule. Il y a sept pas d'un bout Ă l'autre, sept pas pour revenir. Douze fois ce trajet doit faire Ă peu près une minute. Combien faut-il de pas pour faire une heure ? Mardi 12 dĂ©cembre 1940 Mes provisions ont pris fin Ă©tonnement de mesurer pour la première fois sa propre rĂ©sistance Ă des sensations qu'on croyait surannĂ©es. La faim, le froid, la solitude. J'absorbe sans effort la gamelle, mais je m'habitue moins facilement au froid. Le vent, la pluie, la neige se succèdent furieusement dans la cour nord comme des rivaux obstinĂ©s. Samedi 21 dĂ©cembre 1940 Il y a deux façons de se laver. Se rendre dans la cour Ă l'abreuvoir dont il faut prĂ©alablement casser la glace ou bien utiliser sa gamelle. Presque tout le monde se lave dans sa gamelle. Dimanche 22 dĂ©cembre 1940 Dimanche. Pour un dĂ©tenu, aucune diffĂ©rence fut-elle insignifiante ne distingue le dimanche des autres jours. Le rythme des semaines est ainsi brisĂ©. La fuite du temps prend une uniformitĂ© surprenante. Il suffit de l'abolition de cette habitude, dont on ne mesurait pas l'importance, pour Ă´ter Ă la durĂ©e toute rĂ©alitĂ©, pour faire de l'existence une chose vague et sans limite. Instinctivement, on veut Ă tout prix que ce soit dimanche. C'est ainsi que quand on a dĂ©couvert qu'il y a aujourd'hui moins de surveillants en service, on est soulagĂ©, heureux. Dieu merci, c'est tout de mĂªme dimanche puisqu'il y a deux surveillants de moins dans la cour. Il n'y a plus de dimanche pour moi, mais il y a un dimanche pour les surveillants. Le dimanche existe toujours. C'est donc que la vie normale n'est pas abolie, qu'elle se poursuit encore quelque part, que je pourrais un jour la retrouver. RĂªve indistinct du prisonnier. Par cette pente, l'esprit dĂ©couvre la place immense qu'occupent dans notre vie les habitudes, celles qui y sont Ă ce point entrĂ©es qu'elles sont devenues insensibles. Soir de NoĂ«l. Je n'attendais rien et cependant, quand Ă sept heures, comme Ă l'ordinaire, la lumière fut brutalement coupĂ©e, alors que je n'avais pas encore gagnĂ© mon lit, ce fut comme si je recevais un coup. Mardi 24 dĂ©cembre 1940 Dans la nuit, nous avons entendu les cloches de Marseille. Personne ne dormait. Derrière leurs grilles, mes voisins se sont mis Ă chanter et ce ne sont point des cantiques. Pourtant, le moindre refrain de musicaule avait une allure soulanelle. CouchĂ© sur le dos, dans ma minuscule cellule qui ressemble Ă une boĂ®te sans couvercle, je contemple la voĂ»te lourde et Ă©levĂ©e. Des reflets de lune se jouent sur les pierres blanchies Ă la chaux, leur donnent une profondeur Ă©trange. Et l'on dirait le plafond atmosphĂ©rique d'un cinĂ©ma parisien dernier cri. Jeudi 26 dĂ©cembre 1940 Mon voisin de droite, nouveau venu, qui n'a pas encore touchĂ© sa gamelle et qui depuis trois jours m'emprunte la mienne pour s'y faire servir la soupe dès que j'ai terminĂ©, me confie en souriant qu'il a la gale. Mardi 31 dĂ©cembre 1940 La nĂ©cessitĂ© rend ingĂ©nieux. Les dĂ©tenus qui m'entourent ont peu Ă peu remplacĂ© tous les objets dont le règlement les prive. Ils se sont fabriquĂ©s des briquets avec une boĂ®te Ă cirage, un bout de chiffon et de silex, des couteaux avec un morceau de fer blanc, des jeux de cartes et de jaquets, des dĂ©s avec du carton, des pipes avec une grosse racine. Dans l'angle d'une cour, il y a un cadran solaire improvisĂ©. Il faut venir en prison pour comprendre Robinson Crusoe. Voici terminĂ©e l'affreuse annĂ©e. Comme une Ă©pave malveillante rodant sur les eaux, elle ne parviendra pas Ă s'enfoncer dans nos souvenirs. Derrière ma grille, debout dans l'obscuritĂ©, j'attends vainement un signe qui me prouve son achèvement et qui, dans cette nuit de prison pareille aux autres, rĂ©vèle un tournant du destin. Mais tout se tait autour de moi. Mon annĂ©e finit dans le silence accablĂ© de la solitude et de l'impuissance. Au rĂ©veil, mĂªme jour gris et sale derrière les barreaux, dans la cour, mĂªme neige et mĂªme vent, mĂªme horaire insipide, mĂªme allĂ© et venu sans but des surveillants en pèlerine. Mercredi 1er janvier 1941 Il faut un effort d'imagination pour sentir que vient de se lever l'espĂ©rance d'une annĂ©e nouvelle. Pourtant, les prisonniers Ă©changent leur vÅ“u. La visite rĂ©cente d'un gĂ©nĂ©ral inspecteur qui s'est montrĂ© Ă©mu de ce qu'il a vu au Fort Saint-Nicolas et ne l'a pas cachĂ©, alimente toutes les conversations. On en conclut que les choses vont s'amĂ©liorer. Espoir qui ne sera pas entièrement déçu puisqu'Ă midi, chacun reçoit une orange. Quinze ou vingt degrĂ©s au-dessous de zĂ©ro. Vendredi 3 janvier 1941 Les dĂ©tenus, punis de cellules, souvent pour une faute d'agnelle, n'ont qu'une gamelle tous les trois jours. On a trouvĂ© ce matin l'un d'entre eux avec un pied gelĂ©. Le directeur dit au mĂ©decin que ce misĂ©rable l'a fait exprès pour lui causer des embĂªtements et que dans ce but, il a dĂ» glisser son pied sous la porte pour l'exposer au froid. Vers dix heures du matin, sur un brusque coup de tĂ©lĂ©phone venu de Vichy, on m'invite Ă plier bagage. Une fois encore, je pars pour une destination inconnue au milieu de l'Ă©motion de mes voisins qui imaginent que je reprends mon voyage interrompu vers les Ă®les. Mardi 7 janvier 1941 Alors que mes dĂ©placements Ă©taient jusqu'ici conduits par un officier de gendarmerie, on ne m'a donnĂ© cette fois que deux gendarmes, d'ailleurs charmants comme toujours. En outre, on n'a retenu aucune place dans les trains, prĂ©vu aucune voiture. Dans les rues de Marseille, Ă la gare Saint-Charles, en troisième classe, je dois circuler au milieu de la foule qui me regarde curieusement entre mes deux gendarmes. Les gens savent, il est vrai, pour quels motifs on arrĂªte et on emprisonne depuis quelques mois. Leurs regards le disent. D'autre part, privĂ© de coiffeur et de rasoir, depuis un mois, je porte une barbe surprenante qui me rend mĂ©connaissable. N'importe. Elle me produit des sensations que j'aurais bien cru ne jamais connaĂ®tre et je ne les souhaite pas Ă mon pire ennemi. En gare de Tarascon, oĂ¹ nous dĂ©vorons un sandwich, notre seul repas de la journĂ©e, un des gendarmes me confie qu'il a mission de me conduire Ă Rion. Il est près de minuit quand nous dĂ©barquons en gare de ce chef-lieu de cour d'appel oĂ¹ je vins naguer plaidĂ©. Neige Ă©paisse. Vent glacial. La gare est dĂ©serte. Nous sommes seuls Ă descendre du train. Au greffe de la maison d'arrĂªt, tandis que, ne sachant trop Ă quoi s'en tenir, on m'inscrit comme passager sur le registre. Premier contact aigre doux avec le directeur. Comme je m'informe du rĂ©gime qui va m'Ăªtre rĂ©servĂ©... — Le droit commun, rĂ©pond cet homme, la dĂ©tention de droit commun. — Plus, et fusse pour la forme, je proteste, mais il m'interrompt du geste Ă©glapi. — Ce n'est plus l'ancien système, non, c'est fini, l'ancien système. — Quel ancien système ? — Le Front populaire. — Il m'abonne que je dois Ăªtre bien content de conserver mes vĂªtements civils. La cellule oĂ¹ l'on me conduit est une grande pièce nue aux murs blanchis Ă l'achaud et dans laquelle semble perdu un lit de dĂ©tenus Ă barreaux de fer, une table de bois blanc, une chaise et un poĂªle. On m'apporte un bol de cafĂ©. Je me couche et m'endors profondĂ©ment. Je n'ai plus qu'une existence purement physique, parfaitement sereine. C'Ă©tait, en nouvelle diffusion, un feuilleton rĂ©alisĂ© en direct du Studio 114 en mars 2013. Choix de textes et interprĂ©tations BenoĂ®t Giros et Pierre Beaux et les voix d'HĂ©lène Losser et de Jean Zay. Improvisation musicale François Couturier. Équipe de rĂ©alisation Philippe Bredin, Manon Houssin, Guy PĂ©ramore, Pauline ZiadĂ©, Marguerite GĂ¢teau. Conseillère littĂ©raire Emmanuelle Chevrière. Remerciements Ă HĂ©lène et Catherine Zay. Souvenirs et solitude est publiĂ© aux Ă©ditions Belin. Sous-titres rĂ©alisĂ©s para la communautĂ© d'Amara.org
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